Jeu de Paume – Erwin Blumenfeld

Le Jeu de Paume a inauguré il y a peu son exposition hivernale, consacrée à Erwin Blumenfeld. Elle fermera ses portes le 26 janvier 2014. Contrairement au Carré Baudouin et à la Fondation Calouste Gulbenkian, l’entrée est facturée, et pas qu’un peu, à 8,50 €. J’ai visité aujourd’hui en tout début d’après-midi ce qui m’a permis d’éviter l’interminable file d’attente qui s’est formée dans l’intervalle.

La 1ère suprise est que l’exposition n’est pas au rez-de-chaussée (dévolu à Natacha Nisic) mais à l’étage et se trouve donc d’une ampleur relativement réduite. Comme d’habitude, le visiteur n’est pas aidé dans sa découverte des oeuvres et le découpage est thématique. Ce choix conduit le visiteur à explorer d’abord les dessins et collages, qui sont des travaux de jeunesse réalisés sur le vif dont l’intérêt n’est pas évident. Ensuite, viennent les portraits et auto-portraits dont une bonne part ne présente guère d’originalité, entre solarisation à la Man Ray et déformation à la Kertész, on cherche un peu en vain l’unité de ton et le style propre à Blumenfeld. Viennent ensuite des nus. Arrivé au bout, on bute sur la baie vitrée et il faut faire demi-tour, et retraverser l’espace d’exposition pour voir la suite qui commence avec quelques tirages d’architecture un peu orphelins et des tirages "anti-Hitlériens", bien connus, enfermés dans un espace confiné. Ce dernier abrite aussi 3 projections de diapos couleur de Paris, Berlin et New York qui valent éventuellement comme documentaire.

Arrivé à ce stade on se demande bien où sont les photographies de mode et, dans mon voisinage, un monsieur s’interrogeait: "C’est là que ça devient intéressant ?". En fait, bien que l’affluence ne soit pas énorme, il faut faire la queue pour voir la dernier salle, minuscule, consacrée aux dites photos de mode, dont certaines en couleur, toutes sont des tirages réalisés en 2012, donc très postérieures aux prises de vues.

Cette exposition s’avère donc finalement, une fois encore, décevante, et on aurait souhaité une investigation plus approfondie sur le domaine d’excellence de Blumenfeld plutôt qu’un saupoudrage de travaux très inégaux couvrant des décennies d’activité. A défaut, il aurait fallu démontrer en quoi les travaux de jeunesse et autres thèmes abordés ont contribué à forger le photographe de mode et son style: ce travail reste à faire. On regrettera donc aussi la pauvreté de l’appareil critique à la disposition du visiteur.

Le conseil du jour est par conséquent d’aller visiter les deux lieux mentionnés en préambule ou d’aller au Louvre, tout proche, dont le billet à 12 € garantit une journée entière à contempler des chefs-d’oeuvres.

Jeu de Paume – Alvarez Bravo

Le Jeu de Paume a l’habitude de rater l’exposition de monographies consacrées à de grands photographes. C’est donc sans illusion que je suis allé voir Alvarez Bravo (pour ceux qui souhaitent perdent 8,50 €, l’opportunité dure jusqu’au 20 janvier 2013). Que dire ? Seul le 1er niveau du vaste espace est consacré au photographe mexicain et le cheminement entre les deux salles et au sein de chacune est toujours aussi peu clair. Le mince fascicule remis au visiteur, pourtant délesté d’une somme significative, ne dépasse pas le niveau du feuillet photocopié; quant à l’accompagnement du visiteur (cartels et autres), il est proche de l’inexistant. Sans doute s’adresse-t-on, encore, à un public de fins lettrés mais faut-il tomber à ce point dans la pédanterie parisienne avec un titre comme "Gésir". A part ce triste constat, l’exposition permet de découvrir des travaux presque abstraits ou en couleur, au-delà des classiques les plus connus, heureusement montrés: Le songe, L’ouvrier en grève assassiné, La bonne renommée endormie.

Jeu de Paume – Claude Cahun et Santu Mokofeng

Au Jeu de Paume et jusqu’au 25 septembre 2011, Claude Cahun voisine avec Santu Mokofeng. Hier matin, dimanche, pas trop de monde et il faut dire que l’affiche est relativement élitiste. Pour ma part, j’avais déjà vu le travail de Claude Cahun à Strasbourg (billet ici) et il me semble aussi à Paris plus récemment même si son nom ne figure pas dans le billet (ici). Par contre, j’ignorais tout de Santu Mokofeng.

L’exposition Claude Cahun (Lucie Schwob pour l’état-civil) débute assez classiquement de façon chronologique avec un rappel familial avant de mettre franchement mal à l’aise avec une série de portraits en pâle aigle chauve un peu paumé, aux côtés de portraits plus dans la norme, d’une jeune femme aux traits agréables et à la belle chevelure. Cette alternance se poursuit entre scène de théâtre à  l’orientale, accroche-cœur sur visage clair et scènes plus masculines. Quelques panneaux plus tard, on comprend cette indécision sexuelle avec l’apparition de sa compagne, Suzanne Malherbe pour l’état-civil (Marcel Moore pour sa vie d’artiste) et leur travaux communs, des photomontages et des livres. A cette occasion, on passe des auto-portraits à des créations surréalistes, mouvement auquel l’artiste appartiendra.

Un peu plus loin encore se poursuit l’alternance, non entre homme et femme, mais entre autoportraits et oeuvres surréalistes, avec une poupée et un mannequin de bois en 1936  (mais pas de Bellmer) et un autoportrait au chat (en série, 1949). De minuscules photos en planche de 1948 closent cette salle à côté d’une vitrine rappelant son engagement idéologique (le communisme comme refuge contre le nazisme, pour la faire courte).

La salle du fond est hétéroclite en mélangeant les sujets déjà évoqués (ambiguïté sexuelle, surréalisme) de diverses époques et des sujets périphériques comme les photos de ses amis. C’est un peu confus et les regroupements thématiques sont artificiels: il aurait mieux valu soit adopter un parti-pris chronologique soit juxtaposer deux sections, l’une consacrée aux autoportraits et l’autre au surréalisme. On voit bien l’hésitation de l’accrochage entre démarche artistique (thématique) et approche biographique (chronologique).

Bref, l’organisation des séquences n’est pas terrible mais l’expo a le mérite de faire connaitre une œuvre à laquelle le rez-de-chaussée suffit amplement,  l’étage étant confié à Santu Mokofeng.

Santu Mokofeng n’a pas eu de chance non plus car il a connu l’apartheid en Afrique du Sud, du mauvais côté du système, du côté noir. Mais il a aussi eu une chance, c’est de voir tomber le système ségrégationniste. Quoi qu’il en soit son travail ne reflète pas, au 1er coup d’œil, la difficulté de son existence. Il se pose essentiellement comme un témoin et, plus récemment, comme une sorte d’analyste.

Chaque séquence de son travail est introduite par long texte du photographe en français et en anglais, souvent inspiré mais dont le rapport avec les images ne saute pas toujours aux yeux. Parfois, l’ordre d’accrochage des cartels ajoute à la confusion: on ne sait s’il faut tourner dans le sens horaire ou anti-horaire et quels cartels lire d’abord.

Le voyage, presque exclusivement en noir et blanc, comme celui de Cahun, commence par la série Train-church, une église dans un train, littéralement puis se consacre aux panneaux d’affichage dans les townships (Township billboards). Quelques coupures de presse montrent également le travail de Mokofeng.

Le thème religieux ou spirituel établit un fil rouge entre plusieurs de ces travaux: Chasing shadows, traduction anglaise approximative de ce que l’auteur a en tête dans sa langue natale, évoque ainsi l’esprit ou le destin, et est évoqué dans une série de  portraits, de grottes-sanctuaires, de scène de ferveur.

Sa série Radiant landscape,  plus récente (2010) peine à convaincre et le texte confus ne facilite pas la compréhension: ces tirages, les seuls en couleurs, montrent des paysages miniers, pollués parait-il mais rien impressionnant ou d’inquiétant là-dedans. La dernière série présentée dans l’enfilade des salles est revanche puissante, c’est la seule qui sort des frontières de l’Afrique du Sud pour nous entraîner à Auschwitz et ailleurs, tout en maintenant le lien avec les cimetières, charniers et autres tempêtes de poussière.

La dernière salle tourne le dos à l’entrée et n’est donc découverte qu’avant de repartir et ce n’est pas la meilleure, non que les travaux soient moins bons, mais l’empilement un peu précipité de nombreuses séries, à peine effleurées, est un réel gâchis. On y retrouve en tout cas, parmi d’autres, deux séries marquantes, l’une consacrée aux croyants, qui renvoie à un thème déjà évoqué et l’autre consacrée au travailleurs agricoles (rumours), très émouvante. parmi les séries écourtées aux quelles il n’est pas rendu justice on citera Distorting mirror consacré à la vie dans les townships au-delà des miroirs déformants de la vérité d’Etat ou des bonnes âmes que Mokofeng renvoie dos à dos et puis aussi Child-headed households, série hélas aussi écourtée sur les enfants devenus chefs de famille suite à la disparition de leurs parents pour cause de SIDA.

Au final donc, un bilan positif bien que pas entièrement convainquant pour ces "deux expositions en une" et surtout un regret, celui du prix du billet d’entrée, toujours aussi scandaleusement élevé (8,50 €): vivement PhotoEspaña et ses merveilles, gratuites. Autre point de détail avant d’en finir, prévoyez une petite laine car la climatisation est elle aussi exagérée.

Jeu de Paume – Lisette Model

Il ne faut jamais rater une expo au Jeu de Paume, sur la place de la Concorde (et ici aussi). On est parfois un peu déçu au regard du prix du ticket mais, dans tous les cas, même si cela ne plait pas toujours, c’est toujours de niveau relevé. Et dimanche dernier, en même temps que la MEP et que la BNF, je suis allé faire un saut place de la Concorde pour y voir l’exposition consacrée à Lisette Model (c’est jusqu’au 6 juin). On pouvait compter les visiteurs sur les doigts des deux mains.

Le travail de Lisette Model (1901-1983) est montré au travers de 120 tirages (dont certains viennent de chez Baudoin-Lebon – les illustrations de ce billet proviennent de son site web, ici). Ces tirages, souvent vintage, couvrent les années 30, 40 et 50, époque où elle se tournera vers l’enseignement (elle comptera Diane Arbus parmi ses élèves).

Ses clichés les plus fameux sont vraisemblablement ceux réalisés à Nice sur la promenade des anglais (vers 1933-1938): des vieilles et des vieux friqués avachis dans leur siège, vaguement méprisants, prenant le soleil. Cette série s’inscrit dans un ensemble consacré à Nice et fait suite, en ouverture de l’exposition, à des tranches de vies à Paris, souvent des pauvres dans les rues. De fait, l’une et l’autre série montrent l’espèce humaine sous un jour peu favorable, avec une prédilections pour les gros, les grosses, les moches, les vieux.

Deux séries en revanche échappent à la malédictions des laids: running legs (qui date de 1940-1941) qui montre, vu depuis le raz du sol, des jambes et souliers dans les rues grouillantes de New-Yorks et reflections qui se situe dans la même ville, un peu plus tard (1939-1945) et nous montre des reflets dans les vitrines. Ce dernier thème, d’ailleurs, a été traité et retraité depuis, à de nombreuses reprises, par de nombreux photographes peu imaginatifs.

Dans pedestrian, réalisé en 1945 à New-York encore, ce sont toujours des vieux à chapeau, des femmes engoncées dans leurs vêtements et il en est de même dans le lower east-side avec de pauvres grosses femmes et de vieux messieurs. Lisette Model a réalisé là un casting exceptionnel avec des "gueules" comme on n’en croise guère.

Après 45 et dans les années 50, les photos sont moins inspirées: les travestis, les scènes bars , de boites et de restaurant (publiées dans  Harper’s bazaar, look, us camera) montrent le peuple ou le bourgeois, dans une égalité de traitement très démocratique. Les scènes à l’opéra de San Francisco montrnt de vieilles peaux couvertes de fiurrures et de bijoux, les seins ratatinés pendouillant sous les robes d’apparat ont un je-ne-quoi de "Parrien" féroce, la couleur en moins. L’exposition se conclut un peu en queue de poisson avec quelques célébrités des années 50 et une peinture de son époux qui ne connut jamais la reconnaissance.

Si Parr vous a plu, allez-voir le regard vachard de Lisette.

Jeu de Paume – Martin Parr – Planète Parr

Le Jeu de Paume et notamment son site place de la Concorde (Métro Concorde) produit régulièrement des expositions montrant le travail de photographes renommés, plutôt contemporains. Parmi les récentes expositions, on peut citer celles concernant Lee Miller (billet ici), Richard Avedon ou Robert Frank (billet ici).

Après le bide Harun Farocki | Rodney Graham, voici donc à nouveau une exposition accessible au grand public d’un des grands noms actuels de la photographie, Martin Parr. L’exposition est justement intitulée Planète Parr car elle ne montre pas que le travail de Martin Parr mais aussi sa collection d’objets et sa collection de photographies (tant britanniques qu’internationales).

Autant dire tout de suite que l’objectif est atteint : en montrant les diverses facettes de l’homme, on voit mieux son fonctionnement et onvoit mieux d’où vient son travail. Ainsi, les nombreux photographes britanniques exposés, dont beaucoup sinon la plupart m’ont semblé méconnus démontrent que Martin Parr ne vient pas de nulle part (ah ah) mais est l’héritier d’une tradition britannique.

Il y a en revanche une corolaire à cette vision à 360° de Martin Parr, c’est la présence de ses collections dont le moindre que l’on puise dire, c’est que leur intérêt est nul, leur existence seule importe, et le visiteur passera vraisemblalement peu de temps à contempler des montres Saddam Hussein ou des verres Thatcher. Seules exceptions, peut-être, les tapis de prière faisant référence au 11 septembre, assez frappants et, naturellement, dans un tout autre registre, la collection de livres de Martin Parr. Chacun sait qu’il a produit un livre sur les livre de photos qui a provoqué une envolée des prix de tous les bouquins qui s’y trouvaient cités. Martin Parr lui-même avoue que sa collection de livres de photo est la plus aboutie de ses collections. On veut bien le croire.

La fraction présentée de sa collection de photographies montre des pièces sans surprise et la surprise vient plutôt du caractère éclectique de ce qui est montré. Martin Parr ne collectionne pas du Parr et c’est tant mieux : noir et blanc et couleur, ancien et contemporain, photographes aboutis ou émergents, occidentaux ou japonais, portraits ou paysages, etc,  tout le champ est couvert.

Quant au travail de Parr lui-même, c’est presque le parent pauvre de l’exposition mais les murs ne sont pas extensibles. Le choix a été fait de montrer un travail sur les riches en temps de crise, acide à souhait, ainsi qu’un reportage en Grande-Bretagne. Ce dernier, relégué en fin de parcours avec quelques journaux punaisé aux murs fait pâle figure. En revanche, la satyre sociale que nous livre Parr sur les nouveaux riches et la haute société est toujours un régal : il montre avec délice le trop. Trop de maquillage, trop de nourriture, trop de strass, trop de marques, trop de clinquant. Il montre aussi le raté avec talent : la tâche qui tue sur une robe de cocktail, les bourrelets, les rides. Il montre aussi le grotesque : les lunettes noires ou trop ouvragées, la fourrure à gogo, etc.

C’est une exposition à voir, et pas trop cher, jusqu’au 27 septembre 2009. Le site est climatisé. Le site de Martin Parr montre les travaux exposés en rubrique "récent" (ici).

Jeu de paume – Site de la Concorde – Sophie Ristelhueber

Le jeu de Paume, sur le site Concorde, ce n’est pas seulement Robert Frank, c’est aussi Sophie Ristelhueber (ici), avec une exposition située à l’étage.

Son travail  tranche avec celui de Frank. D’un côté, on a un photographe, de l’autre, on a une artiste qui utilise la photographie à travers une large palette de formats et de techniques et recourt également à d’autres pratiques que la photographie (vidéo et même broderie). Ici, il ne s’agit pas de seulement de montrer ou de témoigner mais de faire réfléchir le regardeur, de le déranger aussi. Pour le coup, si Robert Frank a dérangé en 1958 et ne dérange plus en 2009, Sophie Ristelhueber lui a succédé.

A cet égard, l’impressionnante photo, souvent reproduite, du dos couturé d’une femme, ne donne pas une vision très exacte du contenu de l’exposition. Plutôt racoleuse, cette image pourrait laisser penser que l’exposition est consacrée aux corps en prise  à la souffrance ou à la maladie.

Il n’en est rien. Ce dos, de format gigantesque, fait face à une véritable avalanche de tout petits formats en noir et blanc sur un motif récurrent de façades mitraillées, d’immeubles effondrés ou éventrés, tous photographiés à Beyrouth, victime de guerre (illustrations ci-dessous, échelles différentes). Et, plus loin, en réponse à ce jeune dos féminin et anonyme, un visage d’homme âgé avec cicatrice : un visage mais lui aussi anonyme. En bref, l’artiste fait réagir sur le thème de la cicatrice, de la blessure, quel que soit son territoire, corporel ou géographique.

Ailleurs, dans la plus grande des salles, que l’on découvre d’entrée, le visiteur était déjà préparé par une suite monumentale de photographies formant un damier, ou un patchwork, couvrant un mur et le retour d’un second, accrochée en hauteur. Les images sont toutes des carrés montrant des paysages doublement désertiques : des déserts (de sables) vides de présence humaine. Ces déserts sont criblés d’impacts et vus à des altitudes multiples, depuis le ras du sol jusqu’à des vues aériennes : l’homme est absent mais sa trace est présente, celle de la guerre.

Ces travaux sont impressionnants et l’ampleur des salles qui ménage des vides empêche le regard de trouver un quelconque réconfort.

Pour le reste, vidéo un peu hors sujet, et autre travaux (broderie par exemple) un peu riquiqui égarés dans les salles m’ont moins convaincu, de même que les diptyques (illustration ci-dessous) mettant côte à cote des images noir et blanc d’archive de l’artiste et une vue moderne des lieux en couleurs. Un commentaire savant se trouve sur le site de la Société française de photographie, ici.

Vous pouvez allez voir jusqu’au 22 mars 2009.

Jeu de paume – Site de la Concorde – Robert Frank – Les américains

Au Jeu de Paume, sur le site de la Concorde, Robert Frank nous montre  « les américains», une série qui reprend les photos du livre éponyme paru en 1958 (illustration ci-dessous).

les-americains-1958-frank

Un cartel nous informe que les photographies sont dans l’ordre original voulu initialement par Robert Frank : on rappellera que ce livre a été édité en "deux versions originales", une aux États-Unis et une autre en France, dans un imbroglio juridique toujours pas levé alors que sort une nouvelle mouture en ce moment, par un heureux hasard de calendrier, comme on dit.

Le cartel n’indique pas le sens de la visite ce qui témoigne de l’humour (involontaire ?) des organisateurs de l’exposition. Plus généralement, une fois de plus, l’accompagnement du visiteur est réduit à sa plus simple expression avec de rares  commentaires, ceux de Jack Kerouac certes, issus de la première édition américaine du livre de Robert Frank.

Je suis toujours dubitatif face à ce genre d’exposition qui part d’un medium non destiné à l’exposition : le travail de Robert Frank ce ne sont pas des tirages de photos en grand format mais un livre. C’est un peu comme si, inversement, on s’extasiait sur un livre présentant des reproductions de peintures. Pour moi, il s’agit de deux travaux bien différents, une exposition et un livre ; le medium de référence c’est le livre.

Ceci dit, les tirages, ni trop grand ni trop petits, se prêtent bien à la visite : ils proviennent de la MEP et sont de bonne qualité, tout comme l’éclairage qui évite les reflets. Toutefois, malgré l’heure matinale, de nombreux visiteurs étaient déjà là.

L’ensemble est, imho,  inégal mais il y a vraiment des perles comme ces gosses dans une grosse auto, de nuit, ou bien encore cette route qui fuit vers le lointain. Par ailleurs, il se dégage quelque chose de l’ensemble que je ne saurais décrire.

Il a été dit que le livre a fait sensation a sa sortie en raison du caractère « sale » des photos, mal cadrées, pas nettes, granuleuses. En fait, je n’ai pas vraiment retrouvé cela lors de la visite, en tout cas, pas sur l’instant. Une visiteuse faisait remarquer « tiens, il a changé de pellicule» : en effet, la série présente à la fois des images avec du grain et d’autres de facture très classique, très nettes. Mais rien de choquant ou même de dérangeant là-dedans. Quant aux sujets traités, ils ont été aussi objet de vifs échanges lors de la sortie du livre, car Robert Frank montrait une Amérique moins engageante, moins victorieuse que celle qui prévalait dans les esprits et la photographie de l’époque. Aujourd’hui, l’œil de 2009 ne sera guère ému de voir les thèmes traités, qui d’ailleurs sont moins portés vers le misérabilisme que vers une certaine authenticité avec, souvent, en toile de fond, le thème de la route, du voyage, chère à l’Amérique et à Kérouac.

L’exposition est complétée de photographies prises par Frank dans l’immédiat après-guerre à Paris. Bien de peu de visiteurs s’y attardaient. Pourtant, c’est en voyant cette série après l’autre que j’ai pris conscience de l’effet qu’a produit "les américains". Dans ses images d’après-guerre, Frank est tout ce qu’il a de classique et le "style" est vraiment tout différent de ce qu’il fera 10 ans plus tard avec "les américains". L’autre constat surprenant, c’est que ces photos de Paris ne m’ont fait aucun effet. Pourquoi ? Peut-être parce qu’elle renvoient à une réalité historique qui est bien éloignée de celle d’un quadra. Mais alors pourquoi celles sur les américains "marchent mieux" ? peut-être parce qu’elle renvoient moins, pour un européen, à une histoire passée, révolue, datée, mais à une mythologie américaine solidement ancrée (les grands espaces, la route, etc).

Quoi qu’il en soit, cette exposition, comme toutes celles du jeu de Paume, est incontournable, même si elle n’est pas inoubliable, alors allez-y.

Jeu de Paume – Lee Miller – Allez-y à demi-tarif

Le Jeu de Paume (place de la Condorde) rend hommage à Lee Miller jusqu’au 4 janvier dans une exposition titrée "L’art de Lee Miller".

Les avis sont mitigés depuis un scepticisme mesuré (Lunettes Rouges, par exemple, ici) jusqu’au "bof" contenu (Louis Mesplé, dans Rue 89, ici). Rares sont les enthousiastes, m’a-t-il semblé, comme Catherine (l’article consacré à Lee Miller contient une impressionnante bibliographie, ici).

Je suis allé voir cette exposition aujourd’hui en début d’après-midi, pour me faire mon idée.

Disons le tout net, la vie de Lee Miller et sa plastique irréprochable valent mieux, à quelques exceptions près, que ses photographies. Je ne reviendrais pas sur son existence, digne d’un roman, ni sur LA photo qu’il faut avoir vue (celle du désert vu à travers une toile et que le sites mentionnés ci-dessus reproduisent).

Alors, quelles photographies valent la peine ? Celles où elle est modèle, indubitablement, en particulier quand Steichen est derrière l’objectif mais naturellement l’exposition étant consacrée à son art (à sa production quoi) il est logique de la voir peu (hormis les autoportraits évidemment).

Ci-dessous, Lee Miller à 20 ans photographiée par Arnold Genthe, extrait de Beaux Art Magazine d’octobre 2007, et visible à l’exposition.

lee-miller-bam-10-2007

Pour en savoir plus sa vie, inutile d’aller voir une exposition : lisez une biographie.

Et quoi d’autres ? Les portraits solarisés sont intéressants bien qu’un peu répétitifs, quelques photographies que l’on pourrait qualifier de "plasticiennes" ou "abstraites" retiennent aussi l’attention : un goudron, des vues de ponts.

Et puis voilà pour l’Art.

Le volet de photojournaliste est représenté en survol mais je ne partage nulement l’avis de ceux et celles qui voudraient dénaturer un travail en procédant à des agrandissements de "confort visuel". A quand la colorisation de ses photos pour faire joli aussi ? Le Jeu de Paume, ce n’est pas le cirque Pinder ou Star Ac.

Et comme je resiste pas à Lee Miller photojournaliste dans la baignoire d’Hitler, voici la photographie (même source que la prcédente), réalisée par David E. Scherman.

lee-miller-bam-10-2007-8

Sans doute une exposition concentrée sur un seul volet de son travail aurait été plus dense et finalement moins injuste car, pour ce qui me concerne, je me suis dit que le travail d’une "dilettante" (même engagée, indépendante, courageuse, talentueuse, etc) ne peut égaler le travail d’un photographe qui, sa vie durant, défend une vision. Si j’osais, je dirais que Lee Miller est à la photographie ce que Carla Bruni est à la chanson.

Passer après Avedon (ici) et Steichen (ici) est cruel.

Au final, abonné à la MEP j’ai droit au demi-tarif au Jeu de Paume et je dois dire que pour 3 euros je n’ai pas été déçu.