Jeu de Paume – Lisette Model

Il ne faut jamais rater une expo au Jeu de Paume, sur la place de la Concorde (et ici aussi). On est parfois un peu déçu au regard du prix du ticket mais, dans tous les cas, même si cela ne plait pas toujours, c’est toujours de niveau relevé. Et dimanche dernier, en même temps que la MEP et que la BNF, je suis allé faire un saut place de la Concorde pour y voir l’exposition consacrée à Lisette Model (c’est jusqu’au 6 juin). On pouvait compter les visiteurs sur les doigts des deux mains.

Le travail de Lisette Model (1901-1983) est montré au travers de 120 tirages (dont certains viennent de chez Baudoin-Lebon – les illustrations de ce billet proviennent de son site web, ici). Ces tirages, souvent vintage, couvrent les années 30, 40 et 50, époque où elle se tournera vers l’enseignement (elle comptera Diane Arbus parmi ses élèves).

Ses clichés les plus fameux sont vraisemblablement ceux réalisés à Nice sur la promenade des anglais (vers 1933-1938): des vieilles et des vieux friqués avachis dans leur siège, vaguement méprisants, prenant le soleil. Cette série s’inscrit dans un ensemble consacré à Nice et fait suite, en ouverture de l’exposition, à des tranches de vies à Paris, souvent des pauvres dans les rues. De fait, l’une et l’autre série montrent l’espèce humaine sous un jour peu favorable, avec une prédilections pour les gros, les grosses, les moches, les vieux.

Deux séries en revanche échappent à la malédictions des laids: running legs (qui date de 1940-1941) qui montre, vu depuis le raz du sol, des jambes et souliers dans les rues grouillantes de New-Yorks et reflections qui se situe dans la même ville, un peu plus tard (1939-1945) et nous montre des reflets dans les vitrines. Ce dernier thème, d’ailleurs, a été traité et retraité depuis, à de nombreuses reprises, par de nombreux photographes peu imaginatifs.

Dans pedestrian, réalisé en 1945 à New-York encore, ce sont toujours des vieux à chapeau, des femmes engoncées dans leurs vêtements et il en est de même dans le lower east-side avec de pauvres grosses femmes et de vieux messieurs. Lisette Model a réalisé là un casting exceptionnel avec des « gueules » comme on n’en croise guère.

Après 45 et dans les années 50, les photos sont moins inspirées: les travestis, les scènes bars , de boites et de restaurant (publiées dans  Harper’s bazaar, look, us camera) montrent le peuple ou le bourgeois, dans une égalité de traitement très démocratique. Les scènes à l’opéra de San Francisco montrnt de vieilles peaux couvertes de fiurrures et de bijoux, les seins ratatinés pendouillant sous les robes d’apparat ont un je-ne-quoi de « Parrien » féroce, la couleur en moins. L’exposition se conclut un peu en queue de poisson avec quelques célébrités des années 50 et une peinture de son époux qui ne connut jamais la reconnaissance.

Si Parr vous a plu, allez-voir le regard vachard de Lisette.

Jeu de Paume – Martin Parr – Planète Parr

Le Jeu de Paume et notamment son site place de la Concorde (Métro Concorde) produit régulièrement des expositions montrant le travail de photographes renommés, plutôt contemporains. Parmi les récentes expositions, on peut citer celles concernant Lee Miller (billet ici), Richard Avedon ou Robert Frank (billet ici).

Après le bide Harun Farocki | Rodney Graham, voici donc à nouveau une exposition accessible au grand public d’un des grands noms actuels de la photographie, Martin Parr. L’exposition est justement intitulée Planète Parr car elle ne montre pas que le travail de Martin Parr mais aussi sa collection d’objets et sa collection de photographies (tant britanniques qu’internationales).

Autant dire tout de suite que l’objectif est atteint : en montrant les diverses facettes de l’homme, on voit mieux son fonctionnement et onvoit mieux d’où vient son travail. Ainsi, les nombreux photographes britanniques exposés, dont beaucoup sinon la plupart m’ont semblé méconnus démontrent que Martin Parr ne vient pas de nulle part (ah ah) mais est l’héritier d’une tradition britannique.

Il y a en revanche une corolaire à cette vision à 360° de Martin Parr, c’est la présence de ses collections dont le moindre que l’on puise dire, c’est que leur intérêt est nul, leur existence seule importe, et le visiteur passera vraisemblalement peu de temps à contempler des montres Saddam Hussein ou des verres Thatcher. Seules exceptions, peut-être, les tapis de prière faisant référence au 11 septembre, assez frappants et, naturellement, dans un tout autre registre, la collection de livres de Martin Parr. Chacun sait qu’il a produit un livre sur les livre de photos qui a provoqué une envolée des prix de tous les bouquins qui s’y trouvaient cités. Martin Parr lui-même avoue que sa collection de livres de photo est la plus aboutie de ses collections. On veut bien le croire.

La fraction présentée de sa collection de photographies montre des pièces sans surprise et la surprise vient plutôt du caractère éclectique de ce qui est montré. Martin Parr ne collectionne pas du Parr et c’est tant mieux : noir et blanc et couleur, ancien et contemporain, photographes aboutis ou émergents, occidentaux ou japonais, portraits ou paysages, etc,  tout le champ est couvert.

Quant au travail de Parr lui-même, c’est presque le parent pauvre de l’exposition mais les murs ne sont pas extensibles. Le choix a été fait de montrer un travail sur les riches en temps de crise, acide à souhait, ainsi qu’un reportage en Grande-Bretagne. Ce dernier, relégué en fin de parcours avec quelques journaux punaisé aux murs fait pâle figure. En revanche, la satyre sociale que nous livre Parr sur les nouveaux riches et la haute société est toujours un régal : il montre avec délice le trop. Trop de maquillage, trop de nourriture, trop de strass, trop de marques, trop de clinquant. Il montre aussi le raté avec talent : la tâche qui tue sur une robe de cocktail, les bourrelets, les rides. Il montre aussi le grotesque : les lunettes noires ou trop ouvragées, la fourrure à gogo, etc.

C’est une exposition à voir, et pas trop cher, jusqu’au 27 septembre 2009. Le site est climatisé. Le site de Martin Parr montre les travaux exposés en rubrique « récent » (ici).

Jeu de paume – Site de la Concorde – Sophie Ristelhueber

Le jeu de Paume, sur le site Concorde, ce n’est pas seulement Robert Frank, c’est aussi Sophie Ristelhueber (ici), avec une exposition située à l’étage.

Son travail  tranche avec celui de Frank. D’un côté, on a un photographe, de l’autre, on a une artiste qui utilise la photographie à travers une large palette de formats et de techniques et recourt également à d’autres pratiques que la photographie (vidéo et même broderie). Ici, il ne s’agit pas de seulement de montrer ou de témoigner mais de faire réfléchir le regardeur, de le déranger aussi. Pour le coup, si Robert Frank a dérangé en 1958 et ne dérange plus en 2009, Sophie Ristelhueber lui a succédé.

A cet égard, l’impressionnante photo, souvent reproduite, du dos couturé d’une femme, ne donne pas une vision très exacte du contenu de l’exposition. Plutôt racoleuse, cette image pourrait laisser penser que l’exposition est consacrée aux corps en prise  à la souffrance ou à la maladie.

Il n’en est rien. Ce dos, de format gigantesque, fait face à une véritable avalanche de tout petits formats en noir et blanc sur un motif récurrent de façades mitraillées, d’immeubles effondrés ou éventrés, tous photographiés à Beyrouth, victime de guerre (illustrations ci-dessous, échelles différentes). Et, plus loin, en réponse à ce jeune dos féminin et anonyme, un visage d’homme âgé avec cicatrice : un visage mais lui aussi anonyme. En bref, l’artiste fait réagir sur le thème de la cicatrice, de la blessure, quel que soit son territoire, corporel ou géographique.

Ailleurs, dans la plus grande des salles, que l’on découvre d’entrée, le visiteur était déjà préparé par une suite monumentale de photographies formant un damier, ou un patchwork, couvrant un mur et le retour d’un second, accrochée en hauteur. Les images sont toutes des carrés montrant des paysages doublement désertiques : des déserts (de sables) vides de présence humaine. Ces déserts sont criblés d’impacts et vus à des altitudes multiples, depuis le ras du sol jusqu’à des vues aériennes : l’homme est absent mais sa trace est présente, celle de la guerre.

Ces travaux sont impressionnants et l’ampleur des salles qui ménage des vides empêche le regard de trouver un quelconque réconfort.

Pour le reste, vidéo un peu hors sujet, et autre travaux (broderie par exemple) un peu riquiqui égarés dans les salles m’ont moins convaincu, de même que les diptyques (illustration ci-dessous) mettant côte à cote des images noir et blanc d’archive de l’artiste et une vue moderne des lieux en couleurs. Un commentaire savant se trouve sur le site de la Société française de photographie, ici.

Vous pouvez allez voir jusqu’au 22 mars 2009.

Jeu de paume – Site de la Concorde – Robert Frank – Les américains

Au Jeu de Paume, sur le site de la Concorde, Robert Frank nous montre  « les américains», une série qui reprend les photos du livre éponyme paru en 1958 (illustration ci-dessous).

les-americains-1958-frank

Un cartel nous informe que les photographies sont dans l’ordre original voulu initialement par Robert Frank : on rappellera que ce livre a été édité en « deux versions originales », une aux États-Unis et une autre en France, dans un imbroglio juridique toujours pas levé alors que sort une nouvelle mouture en ce moment, par un heureux hasard de calendrier, comme on dit.

Le cartel n’indique pas le sens de la visite ce qui témoigne de l’humour (involontaire ?) des organisateurs de l’exposition. Plus généralement, une fois de plus, l’accompagnement du visiteur est réduit à sa plus simple expression avec de rares  commentaires, ceux de Jack Kerouac certes, issus de la première édition américaine du livre de Robert Frank.

Je suis toujours dubitatif face à ce genre d’exposition qui part d’un medium non destiné à l’exposition : le travail de Robert Frank ce ne sont pas des tirages de photos en grand format mais un livre. C’est un peu comme si, inversement, on s’extasiait sur un livre présentant des reproductions de peintures. Pour moi, il s’agit de deux travaux bien différents, une exposition et un livre ; le medium de référence c’est le livre.

Ceci dit, les tirages, ni trop grand ni trop petits, se prêtent bien à la visite : ils proviennent de la MEP et sont de bonne qualité, tout comme l’éclairage qui évite les reflets. Toutefois, malgré l’heure matinale, de nombreux visiteurs étaient déjà là.

L’ensemble est, imho,  inégal mais il y a vraiment des perles comme ces gosses dans une grosse auto, de nuit, ou bien encore cette route qui fuit vers le lointain. Par ailleurs, il se dégage quelque chose de l’ensemble que je ne saurais décrire.

Il a été dit que le livre a fait sensation a sa sortie en raison du caractère « sale » des photos, mal cadrées, pas nettes, granuleuses. En fait, je n’ai pas vraiment retrouvé cela lors de la visite, en tout cas, pas sur l’instant. Une visiteuse faisait remarquer « tiens, il a changé de pellicule» : en effet, la série présente à la fois des images avec du grain et d’autres de facture très classique, très nettes. Mais rien de choquant ou même de dérangeant là-dedans. Quant aux sujets traités, ils ont été aussi objet de vifs échanges lors de la sortie du livre, car Robert Frank montrait une Amérique moins engageante, moins victorieuse que celle qui prévalait dans les esprits et la photographie de l’époque. Aujourd’hui, l’œil de 2009 ne sera guère ému de voir les thèmes traités, qui d’ailleurs sont moins portés vers le misérabilisme que vers une certaine authenticité avec, souvent, en toile de fond, le thème de la route, du voyage, chère à l’Amérique et à Kérouac.

L’exposition est complétée de photographies prises par Frank dans l’immédiat après-guerre à Paris. Bien de peu de visiteurs s’y attardaient. Pourtant, c’est en voyant cette série après l’autre que j’ai pris conscience de l’effet qu’a produit « les américains ». Dans ses images d’après-guerre, Frank est tout ce qu’il a de classique et le « style » est vraiment tout différent de ce qu’il fera 10 ans plus tard avec « les américains ». L’autre constat surprenant, c’est que ces photos de Paris ne m’ont fait aucun effet. Pourquoi ? Peut-être parce qu’elle renvoient à une réalité historique qui est bien éloignée de celle d’un quadra. Mais alors pourquoi celles sur les américains « marchent mieux » ? peut-être parce qu’elle renvoient moins, pour un européen, à une histoire passée, révolue, datée, mais à une mythologie américaine solidement ancrée (les grands espaces, la route, etc).

Quoi qu’il en soit, cette exposition, comme toutes celles du jeu de Paume, est incontournable, même si elle n’est pas inoubliable, alors allez-y.