Rencontres de la photographie d’Arles 2010 – Eglise des frères prècheurs

Comme l’an dernier, l’Église des Frères Prêcheurs est consacrée à une collection privée: cette fois il s’agit de celle de Marin Karmitz (qui fait suite à celle de Nan Goldin – billet ici) qui ne perd décidément pas le nord en publiant, avec Christian Caujolle, à cette occasion, un ouvrage sur sa collection.

L’ampleur de l’exposition et sa qualité me semblent moindre que celle montée sur la collection Perlstein (billet ici) mais cela reste un bon pot-pourri de la création photographique d’après-guerre. L’exposition montre d’une part une petite sélection très diversifiée, hélas numérotée avec des planches pour savoir qui est l’auteur (comme pour la collection de Polaroids) ce qui est une catastrophe pour le regardeur que je suis.

D’autres auteurs font l’objet d’un traitement plus privilégié avec des espaces plus amples qui leurs sont dédiés. On pourra en passant souligner l’effort remarquable de scénographie au sein de cette Église.

Parmi ceux qui se trouvent mis en avant, on notera notamment Ackerman, Marker (avec ses visages froissés), Kiarostami, Abas, Appelt, van der Keuken, Faigenbaum (vu à de multiples reprises dont la dernière fois à PhototoEspaña l’an passé – ici), Stromholm, Shuh, d’Agata et Petersen (déjà vus à Arles l’an passé – ici) et deux artistes qui sortent du champ photographique, Boltanski (qui y recourt néanmoins) et sauf erreur Messager qui n’y recourt pas. Il y a pas mal de photographes de chez VU’ dans la collection Karmitz, il a dû faire leur fortune ;-)

C’est un extrait de collection donc à c’est prendre comme tel, la visite peut se justifier mais les amateurs éclairés familiers de ces photographes n’y verront, je pense, rien de transcendant.

Rencontres d’Arles – Eglise des frères precheurs – Collection de Nan Goldin

L’Eglise des Freres Prêcheurs qui l’an dernier montrait le travail de Lindbergh (billet ici) montre cette année une partie de la collection privée de Nan Goldin et une surprise (de taille).

La bonne blague le jour où je suis venu c’est qu’il manquait les cartels (et une notice) et que c’était donc un jeu de piste. La boulette était réparée le lendemain et ainsi, au-delà des très reconnaissables Bellmer, Sidibe, Keita, Sander, Larry Clark (Tulsa – avec le type au pistolet), Silverthorne et Molinier, on mettait un nom ainsi aussi sur les travaux de Kertesz, Nadar, Model, Weegee, Strba, Man Ray, Arbus,  Bourcart, Frank, Llorca di corcia, Armstrong et Brassai. Rien que du beau linge.

Pour ceux et celles qui n’y connaissent rien ou pas grand chose, c’est une véritable anthologie de la photographie, certes représentative des goûts personnels de Nan Goldin, mais on ne peut vraiment pas dire que les photos soient choquantes et que les photographes soient médiocres, bien au contraire. Un appareil critique plus fourni aurait été bienvenu mais ne boudons pas notre plaisir.

Si vous aimez les surprises, ne lisez pas ce qui suit et allez voir vous-même le diaporama « Soeurs, Saintes et Sibylles » que certains d’entre vous ont peut-être déjà vu en 2004 (pour ma part, je découvrais), déjà dans une chapelle, celle de la Salpêtrière où Charcot soignait les hystériques.
En plus de l’expo, une projection de diapo avec bande-son (et film) est montrée, visible depuis un perchoir sur échafaudage bâti dans l’église, assez bluffant: c’est une idée de scénographie géniale (encore plus fort que l’expo dans le noir – billet ici). On grimpe donc dans la structure métallique pour rejoindre un plateau plongé dans l’obscurité qui surplombe une scène faiblement éclairée: face à nous (une dizaine de personnes debout peuvent tenir sur l’espace aménagé), trois écrans de projections et, en bas, le mannequin d’une jeune femme couchée dans un lit avec une table de chevet et quelques menues affaires.
D’abord, se déroule, en anglais sans sous-titre, le martyr de Sainte Barbe (ou Barbara, vous allez voir le rapport dans ce qui suit) à l’aide non de photos d’époque (!) mais d’illustrations. J’avoue avoir eu un peu de mal à suivre, mon anglais étant un peu limité dans ce genre de corpus.
Ensuite, commence le récit de la longue descente aux enfers de la sœur de Nan, Barbara, qui erre d’écoles en hôpitaux et  qui se conclura par un suicide tragique sur une ligne de chemin de fer à 18 ans. Cette séquence est bouleversante et il faut parfois un peu se mordre les lèvres. C’est émouvant sans mièvrerie, sans artifice, sans voyeurisme mais c’est dur. Honnêtement, je ne pensais pas que Nan Goldin puisse produire une telle œuvre.
Enfin, la dernière partie est autobiographique et ce n’est pas le meilleur. Je me souviens de très nombreuses photos de ses brûlures de cigarettes sur les bras dont je ne perçois pas vraiment l’intérêt…

Rencontres de la photographie d’Arles – Espace SFR

L’Espace SFR est à deux pas de l’Eglise des Frères-Prêcheurs mais ce n’est pas très bien indiqué. L’exposition est toute petite et chaque photographe ne présente que 4 ou 5 pièces (de format réduit) mais il n’empêche, c’est toujours bien de voir un peu ce que les jeunes font et de ne pas seulement célébrer les dinosaures (même talentueux). Après tout, pour les dinosaures, pas besoin d’aller à Arles : il suffit d’aller dans les musées (voire dans les galeries).

Évidemment, SFR dispose d’un site web qui présente les jeunes talents retenus mais quand on peut voir « pour de vrai » c’est toujours un plus.  Évidemment aussi, SFR c’est une société (capitaliste !) donc c’est le Mal (je rigole) mais bon, il ne faut pas croire que sponsoring et intérêts commerciaux sont ennemis du talent et jusqu’à preuve du contraire les artistes aussi ont besoin d’argent.

Du coup, allez voir ! En plus, la jeune fille qui montait la garde doit passablement se morfondre car il n’y a pas foule et c’est dommage (pour elle, pour les photographes et pour vous si vous n’allez pas voir).

Il y a quelques images aussi ici.

Jetez un œil sur les sites web, les parcours des artistes y sont décrits et leurs œuvres commentées. Pour ma part, j’ai surtout apprécié le travail de Delphine Manjard, Benjamin Roi, Julot et Laura Favali.

La première a travaillé sur le corps et le vêtement (figure03), le second a travaillé sur la peau bronzée, le troisième travaille plutôt sur les codes visuels (gaelle) et certaines pièces feront penser à Loretta Lux, et la dernière nous donne à voir d’intrigantes jeunes femmes aux tonalités bleues.

Que du bon et du beau.

Rencontres de la photographie d’Arles – Roversi et Lindbergh

Restons sur la place de la République et au sortir du Cloitre Saint Trophime, dirigeons nous en face, vers l’Église Sainte Anne. C’est là que se tient l’exposition consacrée au travail de Paolo Roversi. Après Avedon, nous restons dans la continuité avec un photographe de mode célèbre.

Le travail de Roversi, ou plutôt ce qui en est présenté, fait la part belle au noir et blanc, même si quelques photographies couleurs sont présentées. Il est représenté par la galerie PacemacGill à New York. Il reste à taille humaine dans les formats restitués et se distingue ainsi nettement du travail de Lindbergh (Peter, pas Charles) sur lequel on va revenir car lui-aussi est exposé dans une église, lui-aussi est un photographe de mode et lui aussi a passé le cap de la soixantaine et atteint la célébrité.

 

A gauche, le travail de Roversi (Paolo Roversi, Natalia, Paris 2003) et à droite le travail de Lindbergh (Peter Lindbergh, Kristen McMenamy, Vogue France, Beauduc, France, 1990). On verra plus loin que c’est là un bon exemple de ce qui les sépare.

Le travail de Roversi présenté à Arles n’est pas, dans l’ensemble, « séduisant », « facile ». Les tops models (féminines uniquement) sont magnifiques mais on ne s’en rend pas vraiment compte : l’importance du blanc, l’absence d’accessoires, les poses épurées, tout cela contribue à dématérialiser les modèles, presque à en faire des épures, presque jusqu’au dessin au fusain.

Sont aussi présentées des vues de son matériel (chambre, objectif) et de son atelier qui ne sont pas convaincantes (il faut dire que le titre de l’exposition est « Studio » : on ne pouvait pas y couper). D’autres photographies, en couleur ou noir et blanc, s’essayent à d’autres thèmes que les femmes, d’autres approches mais, là-aussi, cela me semble moins convaincant.

L’ensemble m’a semblé en harmonie avec les lieux, très clairs et aérés, sans reflets perturbants. Il ne faut pas perdre de vue non plus qu’il s’agit d’un choix délibéré : Roversi a produit par ailleurs de nombreuses photos de mode aux couleurs qui claquent, avec des top-models éthérés et des accessoires clinquants.

L’exposition Lindbergh nous fait quitter la place de la République pour l’Église des Frères-Prêcheurs, toujours dans le centre-ville. L’ambiance de cette église est plus sombre et les photos également. Mais là, les tirages sont pour la plupart immenses et cela a le don d’un peu m’agacer car cela me parait toujours un moyen simple de faire impression et, ici, sans rapport véritable avec le sujet : des photos de mode destinées à publiées dans des magazines.

Cette « starification » (pour ne pas dire « sanctification ») par le format, bof.

Les photographies ont toutes été, semble-t-il, réalisées sur la plage de Beauduc (à Arles). On n’est plus là, comme chez Roversi, dans une photo modeste, blanche et dépouillée : non, là c’est le triomphe de la pose recherchée, du vêtement de qualité. En plus il y a des mannequins hommes, quelle déception (mais non, je blague : il en faut pour tous et toutes).

Il m’a semblé qu’on était là dans la photo de mode dans toute sa splendeur, un peu vide, vaguement arrogante et déjà vue cent fois. De la belle photo certes mais bof. Peut-être finalement que les photographies les plus intéressantes, les moins vues, étaient des photos géantes d’une bouche aux dents ébréchées photographiée en rafale : une photo originale et décalée qui tranchait délibérément avec l’étalage de beautés lointaines.

Je l’ai déjà dit mais tant pis, les reflets ici étaient vraiment une catastrophe et, sur des grands formats sombres, cela gâche tout. C’est un peu comme le morceau de salade coincé entre les dents.